Edito

[Edito] De l’effort

Écouter de la musique c’est avant tout rechercher le plaisir. Pourtant, élargir son spectre musical nécessite parfois quelques efforts. « Effort », un terme qui ne sonne pas bien bien à côté de « musical » hein ? J’avais envie d’en toucher deux ou trois mots, j’en ai fait un édito.

Au salon, dans sa voiture, dans les transports, au travail ou dans son lit, on consomme — j’utilise ce mot un peu moche volontairement — de la musique pour nous accompagner dans différentes voies, humeurs et, parfois, simplement pour prendre du plaisir. Le corollaire étant que quand on n’apprécie pas une piste en train d’être jouée on a tendance à la zapper, couper, baisser le volume, changer de pièce ou de scène (en festival) assez rapidement.

Et pourtant l’appréciation de la musique (du style au titre) est intimement liée à notre capacité à nous ouvrir à elle et à en devenir familier. Cela passe indéniablement par (au moins) une première écoute.

Se construire musicalement nécessite-t-il donc obligatoirement de forcer, au moins un peu, les portes de nos perceptions ?

De l’expérimentation…

Back to the beginning. L’enfance est un royaume sans barrière (audio) ou presque. Puisque « les grands » sont les rois, ils décident de nos univers et notamment de notre univers musical. Rassurés à la berceuse chantée par papa ou maman, endormis à la boite à musique, voyageant au son de l’autoradio (cassette autoreverse, toi-même, tu sais…), vivant au son de la chaine Hi-Fi familiale… comme pour le reste, nous sommes à cette période des éponges en pâte à modeler. Pas inertes pour autant, nous aimons plus ou moins certains traits musicaux et, de fait, apprenons assez vites à faire certains choix, à préférer et à demander à papa-môman de passer tels ou tels « chanson » ou « chanteur ». Bref.

Comme on grandit, on s’affirme, passons la psychologie de comptoir et rendons-nous directement à l’adolescence. À cet âge, on écoute plus ses parents, non, et pas non plus leur musique. Nous continuons pourtant d’être influencés, mais par nos « copains-copines » cette fois et s’en suivent naturellement les premiers achats — comment ça on achète plus de musique au 21ème siècle ? Ainsi, au gré des années, des rencontres et des partages (et des réseaux sociaux et des algorithmes ?), on se forge une identité musicale. Puisque c’est la période de l’expérimentation de soi, des libertés, des relations, des substances et tout le toutim, c’est avec une facilité certaine que les groupes ou artistes entrent dans notre bibliothèque.

Ce qui est remarquable c’est que le jeune adulte est capable de tout écouter du moment qu’il le partage avec d’autres membres de l’espèce humaine. Des musiques les plus extrêmes aux plus commerciales. Et mine de rien, c’est sur ce socle que va reposer la suite de son aventure musicale.

… À la facilité…

Et c’est là que les choses ont tendance à se calmer. Parce que pour beaucoup, la fainéantise va rapidement gagner du terrain à l’âge adulte ; question de temps, de besoin ou de sensibilité qui s’étiole ? Ce qu’il y a de sûr c’est que les découvertes se font plus rares, on se paye un abonnement Deezer ou Spotify et on laisse faire la machine.

Et ce n’est pas si mal. Enfin je crois. En tout cas c’est facile. Et de proche en proche on pourrait même découvrir de nouveaux groupes… si tant est qu’on se souvienne de leur nom et qu’on puisse donc les retrouver.

… À l’effort.

Sauf que… tout ce qui vaut vraiment le coup dans la vie nécessite des efforts (assertion qui fonctionne évidemment pour la musique). OUI ! Et qu’en plus cela demande un peu de son temps de vraiment découvrir de nouveaux groupes/artistes à aimer et qu’il faut encore plus de temps pour explorer leur univers, leurs œuvres.

Réfléchissez-y un instant. À quand remonte votre dernier coup de cœur musical ? Quel est le dernier album que vous ayez écouté en boucle et quel fut le chemin pour en arriver là ?

Comme je n’ai que mon expérience personnelle pour illustrer mes propos, laissez-moi vous exposer trois exemples.

L’album

Exemple 1. En 2012, John Frusciante publie l’EP Letur-Lefr. Il arrive près de 3 ans après son dernier album, The Empyrean (2009), qui fut un des meilleurs crus de celui qui était encore guitariste des Red Hot à l’époque (il quittera le groupe en 2010) : hyper travaillé, mais hyper intuitif, puissant et d’une sensibilité monstre. Je dois préciser que Frusciante est à l’époque (et aujourd’hui encore) un de mes artistes de prédilection.

Or Letur-Left, tout comme PBX Funicular Intaglio Zone, album qui sortira la même année, est en totale rupture avec ce que l’artiste avait pu livrer jusqu’à présent. Ce dernier s’est plongé dans les synthés et les séquenceurs, use et abuse de la TR-909 (boite à rythmes rétro à souhait) sur laquelle il mixe sa propre voix et celles de copains rappeurs tels que RZA ainsi que sa guitare. Le résultat est déstructuré et relativement déstabilisant pour le fan de l’époque que j’étais. Ma réaction à la fin des quelques 15 minutes de ma première écoute : « mais… que… quoi ? ».

être moins surpris, entendre mieux, distinguer, apprécier

On s’attend souvent à ce qu’un artiste livre dans son nouvel album la suite de l’opus précédent ; « le même, mais en mieux » en quelque sorte. Et là, le gap à passer entre l’un et l’autre n’en fut que plus dur à appréhender. Passée la phase de doute il n’y avait de toute façon qu’une chose à faire : réécouter. Une fois, cinq fois, dix fois et comprendre, être moins surpris, entendre mieux, distinguer, apprécier.

Qu’on s’entende bien, ce ne fut pas un effort insurmontable que d’affronter l’insécurité provoquée par le revirement de l’artiste sur cet EP. Mais sans cela j’aurais bien pu passer à côté de la suite de son œuvre.

L’artiste

Deuxième exemple un peu plus récent avec le rappeur Médine. Le contexte est le suivant : j’écoute du rap US (plutôt east coast) depuis des années et des années, mais, jusqu’à début 2015, j’étais plutôt déconnecté côté frenchy. Comprenez que je connaissais mes classiques, mais assez peu la scène actuelle. Long story short, de Lino à La plume et le bitume à Dooz Kawa, Abd Al Malik, Vîrus, en redécouverte de Kery James — dieu que la scène rap française est diverse et riche —, je tombe je ne sais plus comment sur Médine. YouTube peut-être.

À l’époque, l’EP Démineur qui a tout d’un album sauf le support physique vient de sortir. Excellent EP à la source de nombreuses levées de boucliers chez ceux qui ne savent pas ou plus écouter, lire, ni comprendre la satyre ; oui parce que Médine est musulman et qu’il y défend notamment la laïcité (la France a peur, Ouuuuuhhhh), qu’il ne mâche pas ses mots et envoie du lourd niveau son.

Bref. Première écoute de l’album et… je ne sais pas. À la fois j’accroche à ce que je crois comprendre du discours, à la fois tout est radical : l’attitude, la prod, les mots, le flow et les phases. Je réécoute (« J’fais pas du rap pour qu’on l’écoute, j’fais du rap pour qu’on le réécoute ! », Médine, Grand Médine, Démineur (2015)) et surtout je fais appel à Rap Genius, je cherche les références, les traductions parfois… en viens à mater des interviews du bonhomme et à en acheter quasi toute la discographie.

Parce que j’ai aimé ce que j’ai écouté, il a fallu que je comprenne. Parce que j’ai compris, j’ai aimé ce que j’ai écouté.

Parce que j’ai aimé ce que j’ai écouté, il a fallu que je comprenne. Parce que j’ai compris, j’ai aimé ce que j’ai écouté. Grâce à ce travail, à cet effort de recherche, tout un nouveau pan du rap français qui s’est ouvert à moi. Sans ça je passais à côté d’un de mes plus gros kiffs musicaux de ces dernières années et d’énormes sensations live.

Le style

Troisième et dernier exemple : le R’n’B. « C’est vraiment de la merde, je ne connais pas un style aussi commercial que le R&B », voilà ce que j’aurais pu vous en dire jusqu’à pas si longtemps. Réplique crétine, excluant d’ailleurs ex nihilo tout ce qui se vend — note pour plus tard : faire un topo « le commercial et les élitistes » —, mais surtout jetant à la poubelle un style musical complet sans même n’en avoir jamais vraiment écouté, juste entendu. Oui c’est moche. Je sais. Mais personne n’est parfait et surtout le RnB a connu ses grandes heures bankable milieu-fin des années 90… franchement si je vous dis Brandy and Monica ou Toni Braxton, vous n’allez pas courir sur amazon racheter les CD 2 titres (Blackstreet par contre) !

il était peut-être temps de me mettre un sacré coup de pied aux oreilles.

Non. Moi je n’écoutais que du rhythm and blues (Ray Charles, Nina Simone, Fats Domino ou Ottis Redding par exemple), pas son évolution moderne (ou contemporaine, disons) ; bande de sauvages. Et comme cela faisait longtemps que je décriais ce style musical, je me suis dit qu’il était peut-être temps de me mettre un sacré coup de pied aux oreilles.

À l’heure où j’écris ces lignes, je ne vais pas mentir, mon répertoire R’n’B ne s’est pas miraculeusement étendu, non. J’ai ouvert la première porte avec Alicia Keys, facile, et découvert de proche en proche Jorja Smith ou Childish Gambino, plus modernes, Jamila Woods, plus fusion ou encore Moji and the Midnight Sons, plus blues.

Positionnée à l’avant-garde de ce style entre R&B, hip-hop et électro, je profite de ce chapitre pour chaudement recommander ABRA (qui mériterait certainement un article à part).

Morale de l’histoire

  • Sortez de votre zone de confort,
  • Faites des recherches,
  • Ouvrez vos oreilles,
  • Écoutez les recommandations de vos ami(e)s,
  • Lisez perfectbeat.fr
  • Ce n’est pas parce qu’on ne sait pas ce qu’on rate qu’on ne le rate pas

Merci bonsoir.

Previous post

Hermetic Tarot (Fulcanelli's Secret) : alchimie musicale

Next post

KEXP-ertise musicale passionnée

Ludo

Ludo

Hypersensible à la musique (un peu trop en live d'ailleurs), j'écris comme je parle, je parle comme je pense, je pense que je parle trop mais que j'écris trop peu. Objectif : découvrir et faire découvrir. J'aime pas les albums-produits mais les albums bien produits.